24.11.2007

Jean Seguy, in memoriam

17 novembre 2007 au soir, je tombe sur ça :

 

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"La famille

Et les amis de

Jean SEGUY

docteur ès lettres et sciences humaines

directeur de recherches au CNRS

Quondam Visiting Fellow

All Souls College, Oxford (1976).

annoncent sont décès, à Liancourt, le vendredi 9 novembre 2007.

Il était âgé de qutre-vingt-deux ans.

Les obsèques ont été célébrées en l'église Sainte-Marie-des-Batignolles, place du Docteur Félix Lobligeois, Paris 17e, le vendredi 16 novembre 2007.

Il repose dans l'espérance de la résurrection."

 

"Il repose dans l'espérance de la résurrection" ... C'est bien ce que j'aurais dit aussi.

Depuis une semaine, les souvenirs me reviennent, même au milieu des bruits du siècle (qui part en eau de boudin, solvet saeculum in favilla), dans l'éclosion des fleurs d'automne.

Nanterrois en thèse chez Henri Mendras, je l'avais connu par Bertrand Hervieu, et Danièle Hervieu-Léger. De 1979 à 1998, je m'efforçais de le voir une fois par mois. C'était mon véritable Doktorvater (ne faites jamais votre thèse avec vos camarades).

Voici, dans le genre Tischreden (propos de table) de Luther, mais c'est lui même qui servait à sa table (pour lui, toujours, une soupe affreuse aux vermicelles), des souvenirs épars :

- La sociologie ? Quelle sociologie ? Lisez donc les Affinités Electives, voilà la sociologie !

- Mao et Lacan ? Allez donc mon jeune ami, je suis un vieux con et vous êtes un jeune crétin. Parlons d'autre chose.

- Le grand ennui pour vous, c'est que vous incapable d'aller à l'Université, et incapable de ne pas y aller. J'ai connu ça moi aussi.

- Ce qui m'embête le plus, c'est la "nuée des témoins".

- Allez ... Votre Thomas Müntzer doit choquer une bonne chope avec Luther, là-haut au ciel, en disant : es war doch Quatsch !

- (Insomniaque au CNRS) Il est déjà 22 h ! Finissons cette réunion.

- Deposuit potentes de sede : Luther montre dans son commentaire qu'il était constipé.

- (Dans une carte :) On vous a traité d'antisémite ? Je vois donc que vous avez fait votre Bar-Mitzva. Félicitations.

- (Souvenir d'aumonier, dans la libération de Strasbourg) : j'ai toujours suivi le tirailleur d'Afrique du Nord, et c'est pourquoi je peux aujourd'hui vous parler de Saint-Augustin.

- (Idem, en traversant la forêt Noire avec l'armée française) : l'Europe nous était ouverte. Oui, presque une sensation érotique.

- (En commentant un palidrome latin, qui fait le titre d'un film de Guy Debord) : in girum imus nocte et consumimur igni ? ne prenez pas de poivre le soir, vous aller brûler la nuit ...

- Séguy ou Seguy, c'est leur problème à ces français : il n'avaient qu'à nous laisser l'Occitanie

- Vous avez trouvé votre père à Los Angeles ? Alors là, je peux dire que vous savez ce que c'est qu'un voyage.

- J'ai connu l'italien dans ma tendre enfance par une femme de ménage, qui parlait un dialecte de Gênes. Comme vous voyez, le ménage n'a aucun secret pour moi.

- Ah, Tübingen ... Vous faites de l'aviron ?

- Mon père était à la SEITA, et je n'arrive plus à fumer.

- Badiou ? Alain ? Mais je crois bien que j'ai connu son père : il avait caché la famille Lautmann pendant la guerre.

- Quand j'étais prof d'anglais chez les jésuites, je disais toujours : vous allez me haïr à cause des verbes irréguliers.

Je n'ai jamais cru à la résurrection. Mais pour l'occasion, je veux bien être chrétien : elle sera au moins pour Jean Se(é)guy, ou ne sera pas.

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(voir aussi : http://www.dixmai.com/archive/2007/11/14/jean-seguy-est-d...)

03.10.2007

Max Weber pour anthropologues : thèmes et problèmes

On se propose d'introduire à l'œuvre de Max Weber (1864 - 1920) en suivant le fil conducteur fourni par Économie et société (notamment les chapitres I, sur les "concepts fondamentaux de la sociologie", et III, sur "les types de la domination"), le seul texte, hélas inachevé et posthume (1921), par lequel l'auteur une sorte de récapitulation et de systématisation de sa doctrine.

On verra que, dès la naissance de la sociologie comme discipline universitaire reconnue, les traditions allemande et française désignent sous ce nom des visions très différentes en termes d'épistémologie, de méthode, et même d'objets. Dans l'Allemagne post-kantienne et post-hégélienne du XIXème siècle, et au bout du long chemin qui mène à la constitution de ce que les allemands appellent encore souvent "sciences de l'esprit" (Geisteswissenshaften), se développe et s'affermit une défiance profonde autant à l'égard de la philosophie de l'histoire native qu'à celui de la sociologie française ou anglaise "qui n'aperçoivent dans la description du singulier que la simple matière première de leurs abstractions" (W. DILTHEY, Introduction aux sciences de l'esprit, 1883, in : Œuvres I, trad. S. Mesure, Ed. du CERF, Paris 1992).

L'examen de cette différence sur les plans epistémologique, problématique et thématique est susceptible, croyons-nous, d'intéresser les anthropologues, soucieux de situer leur discipline par rapport à la sociologie. Avec cette difficulté immense, toutefois, que les lignes de partage ne courent pas forcément là où on le croit, et que les disciplines elles-mêmes en sont irrémédiablement traversées. Enfin, outre le scepticisme que lui inspirait toute vision de "prétendues structure sociales" (Economie et société, Vol. I, p. 58), on aura à distinguer chez Max Weber une aversion sous-jacente, toute nietzschéenne, à l'égard du discours universitaire et ses vaines catégories. Car le "savant", comme sujet de ce discours, pourrait bien être au même régime éthique et scientifique que l'auteur attribuait à la figure du "besogneux" qui domine l'esprit du capitalisme moderne à la fin de l'Ethique protestante : "Voluptueux sans cœur, et spécialiste sans vision, ce néant s'imagine avoir gravi tous les degrés de l'humanité".

Quoi qu'il en soit, on se propose de mettre le texte de Weber, ainsi que toutes les notions caractérisques (idéal-type, contexte significatif, déterminants de l'activité sociale, ordres  légitimes, groupements, groupement politique et hiérocratique, types de la domination), en écho avec des questions traditionnelles et contemporaines des "sciences" sociales.

Bibliographie de base

Max WEBER, Economie et société (2 Vol.), Plon, Pocket, "Coll. Agora", 1995 (Trad. Chavy et Dampierre) 

07.01.2007

Durkheim 3b : l'objectivation du sacré 2

Que le sacré se présente aux croyants, synthétiquement et spontanément, comme une accumulation d'objets, et, analytiquement et théologiquement, comme une objectivation du mana, voilà un point sur lequel nous ne saurions trop insister. Il engage à peu près tout le reste dans le texte durkheimien, du moins dans cette dimension du texte qui ne tire pas la couverture à soi du sociologue.

Si Durkheim fait preuve de peu de discipline dans l'usage des termes « objet » et « chose » (son anti-kantisme primaire de IIIème république germanophobe l'y aidant), il ne ménage pas sa peine à distinguer conceptuellement l'un et l'autre :

La force religieuse [le mana] n'est que le sentiment que la collectivité inspire à ses membres [ça, c'est la couverture du sociologue], mais projeté hors des consciences qui l'éprouvent, et objectivé [le substantif « objectivité » dans l'édition des PUF, p. 327, semble une coquille]. Pour s'objectiver, il se fixe sur un point qui devient ainsi sacré ; mais tout objet peut jouer ce rôle. [...] Le caractère sacré que revêt une chose n'est donc pas impliqué dans les propriétés intrinsèques de celle-ci [en effet les propriétés intrinsèques sont celles de l'objet] : il y est surajouté. Le monde du religieux n'est pas un aspect particulier de la nature empirique : il y est superposé. [FE, Liv. II, Chap. VI, Par. IV]

Ainsi le corps du Christ (qui identifie la chose sacrée) est-il surajouté à l'espèce objective du pain. Les théologiens chrétiens distinguent ainsi la chose sacramentelle (res sacramentum, dans nos termes : l'objet) du mystère de la chose (mysterium rei, dans nos termes : la chose identifiée par le sujet, ou si l'on veut, le signifié au sujet). A aucun moment, ça ne les empêche de dire : il y a présence réelle du Christ. (Le réformateur Zwingli a voulu tenir que le pain était « symbole » du corps, et ça c'est réglé au couteau. Mais cela veut dire, pour nous, la même chose.)

En ce sens le sacré n'est jamais le merveilleux : les espèces sacramentelles restent de l'eau, du pain, du vin, etc. Le mât totémique reste du bois, les galets totémiques de la pierre. Supposez qu'une statue de la vierge, faite en marbre de Carrare, pleure des larmes de sang. Le sacré y perd ses propriétés intrinsèques et vous avez à faire à un miracle. Les miracles fatiguent l'Eglise (je parle de la catholique-romaine, qui est spécialisée) : il faut les homologuer, ce qui est une démarche coûteuse en temps et en experts. Mais ensuite : le récit du miracle, ses monumenta divers (baignoires, grotte, reliques, images pieuses) deviennent l'appareillage objectif de la chose, qui enfin rentre dans l'ordre et la monotonie objective ou sacramentelle qui convient aux religions durables. Pascal veut qu'on croie les miracles, soit, mais il ne demande pas qu'on les voie. Les seules institutions durables des miracles ou du merveilleux, à cause essentiellement des propriétés techniques de l'image animée, du cinématographe, sont Hollywood ou Bollywood. (La mer Rouge se retire dans les films de Cecil B. DeMile. Mais le cinéma comme art ne mange pas de ce pain-là. Ainsi, la résurrection n'existe que hors-champ dans un film de Dreyer. Quant à Bresson, le dernier cinéaste de l'art chrétien, il rend l'image monotone par la nécessité même du sacré ; en bon protestant, il récuse le théâtre et l'incarnation outrancière des acteurs : la grâce n'advient que dans la bande son, et le plus souvent par l'objectivité musicale.)

Plus gravement encore, et Durkheim s'en rend très bien compte : la nécessaire dimension objective ou objectale du sacré, impose que la chose ne soit accessible que par le médium d'une matière profane. Le pain, l'eau dans la vasque, le texte, ne sont distinguables que comme artéfacts profanes. Le sacré qui s'y surajoute ne peut s'y loger que par une opération de sacralisation. On dira donc qu'il n'y a pas de sacré, mais des processus de sacralisation de matières profanes ouvrées.

Tout le processus mental consiste donc à tenir la dualité de la chose et de l'objet, pour en inférer l'un, l'unité opératoire du sacré : que la chose, sous certaines conditions, et à des moments choisis, se donne enfin par la médiation de l'objet. D'un côté la distinction doit être posée, sans quoi rien n'est possible ; de l'autre, il faut la surmonter dans une opération, par un acte de la pensée et du corps. La croyance n'est pas opinion, elle est acte. Le deux doit passer à l'un sans solution de continuïté c'est-à-dire sans rupture de plan, tout en restant deux.

Ce double bind n'a rien d'insurmontable. Un objet d'artisanat et de mathématiques le représente assez bien, et Lacan y a vu une grande métaphore de nombreux processus subjectifs. C'est la bande de Möbius, dont les caractéristiques sont les suivantes : les surfaces sont évidemment toujours distinctes à tout moment du parcours de la boucle ; le parcours de la boucle permet de passer sans rupture de plan d'une surface à l'autre. Il a fallu « tordre » les surfaces pour les rendre non-orientables. L'institution religieuse est cet opérateur de torsion.

Puisque vous avez été sages, vous aurez droit à une image :

 

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Le sacré est le processus humain d'aliénation aux symboles le plus caractéristique, et sans doute le plus ancien. Il révèle tous les mécanismes de l'animal symbolique, celui qui ne peut toucher les choses que par les représentations signifiantes. Car supposons, si cela était seulement en son pouvoir, qu'il choisisse les choses sans les représentations : il perdrait et les choses et les représentations, pour devenir comme dit Bataille « de l'eau dans l'eau ». De même que, dans l'alternative « la bourse ou la vie », une fois qu'elle est posée, l'on ne saurait choisir la bourse sans perdre immédiatement et la bourse et la vie, de même il n'est au pouvoir de personne d'accéder aux êtres et aux choses sans relation symbolique d'objet. Vivra-t-on sans la bourse ? Sans doute, et il faudra s'y faire : l'être-chose se manifestera alors dans son manque, et instituera la vie sous les espèces du désir. L'homme religieux sait qu'il n'atteint à l'être-chose qui le fonde que par l'interminable itinéraire des objets. Cette insatisfaction de structure est l'argument du désir religieux.

Reste l'être. Car il reste toujours, lui. Nous verrons que l'objectivation qui l'instaure dans une configuration de manque, s'accompagne d'une identification, qui en est le discours, littéralement la théologie. Non l'être, dit Lacan, mais le parlêtre. Car, comme le dit le perroquet Laverdure au bipède sans plumes qui l'accoste dans la grande phénoménologie de  l'Esprit de Paris (Zazie dans le métro) : tu causes, tu causes, c'est tout ce que tu sais faire.