18.11.2006

Clausewitz 1 : Contre l'obscurantisme de la technoscience

L'extension indéfinie de la métaphore stratégique, dont nous traitions précédemment comme l'une des caractéristiques du discours contemporains de la guerre, contient ceci d'original qu'elle est aussi un discours de la société. Ce point est de tout intérêt.

On se bornera à remarquer d'abord que la métaphore stratégique a eu bien avant notre époque des usages classiques limités. Le plus universel, et sans doute le plus ancien de ces usages, touche aux discours amoureux et aux stratagèmes de la séduction. Le genji monogatari (Dit du Genji) de Dame Murasaki Shikibu (Japon, XIe s.) en est un exemple, qu'on pourrait évidemment comparer au Hezar Afsane perse (VIIIe-IXe siècles), plus connu ensuite sous le nom de Conte des Mille et une nuits. L'Europe n'est pas en reste dans cette veine, depuis l'avènement de l'amour courtois jusqu'aux perversités de Mme de Lafayette (La Princesse de Clèves) ou de l'inévitable magouilleur du prince d'Orléans, Choderlos de Laclos (Les liaisons dangereuses). Tout cela s'effondre en France avec Flaubert et Maupassant : on voit l'infini de l'amour et on termine pharmacien à Pont-l'Evêque. Tout cela se sauve en Allemagne avec Kleist (Le Prince de Hombourg, la Marquise d'O).

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Les métaphores contemporaines n'ont pas cette dimension littéraire. Leur extension illimitée les empêche en quelque sorte d'avoir un domaine particulier, et de se distinguer dans les lettres. Si n'importe quel boutiquier peut et doit avoir aujourd'hui une "stratégie", c'est au prix de l'indistinction totale de ce qui autrefois paraissait deux domaines séparés : la technique, comme pensée des opérations humaines sur la nature (poïesis), la prudence (phronésis), comme pensée des opérations humaines sur les sujets humains (praxis). L'extension de la métaphore stratégique évoque dans notre monde la perte totale de cette disjonction au profit d'une pensée informe du techno(bio)politique. Non que le biopolitique, tel que Foucauld en a fondé le concept ne soit une réalité bien présente de la domination. Mais il est aussi son idéologie dominante, dont Marx disait qu'elle n'était pas autre chose que les idées de la domination elle-même. Dans cette obscurité générale, même les techniques se confondent entre elles, puisque toute technique ne peut être désormais pensée que comme un produit de la technoscience. Avec, comme nécessaire, des retours d'antimodernité vers une vie d'autant plus "authentique" qu'elle n'existe que comme utopie douce qui mélange toute les techniques entre elles : rhétorique, psychanalyse, cosmétique et tantras. L'art de vivre a été perdu au profit des arts appliqués de la domination.

Le Léviathan moderne, celui dont La Boétie nous disait qu'il n'avait yeux pour nous guetter ou de pieds pour nous fouler que des nôtres, se pare désormais des habits de lumière de la technoscience, qui ne sont que rayons obscurs d'un fantasme de la toute-puissance absolue de la puissance.

On posera contre tout cela l'axiome clausewitzien que la guerre ne contient rien d'absolu dans son résultat, et pas même dans son exercice. Que, pour être comprise et maniée, la puissance doit se penser comme plénière-limitée. Qu'il n'y a de supérieur en ce genre que l'art de la guerre, lequel demande plus de longueur d'âme qu'un satellite capable d'analyser la mayonnaise dans le sandwich d'un général irakien.

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