07.01.2007
Durkheim 3b : l'objectivation du sacré 2
Que le sacré se présente aux croyants, synthétiquement et spontanément, comme une accumulation d'objets, et, analytiquement et théologiquement, comme une objectivation du mana, voilà un point sur lequel nous ne saurions trop insister. Il engage à peu près tout le reste dans le texte durkheimien, du moins dans cette dimension du texte qui ne tire pas la couverture à soi du sociologue.
Si Durkheim fait preuve de peu de discipline dans l'usage des termes « objet » et « chose » (son anti-kantisme primaire de IIIème république germanophobe l'y aidant), il ne ménage pas sa peine à distinguer conceptuellement l'un et l'autre :
La force religieuse [le mana] n'est que le sentiment que la collectivité inspire à ses membres [ça, c'est la couverture du sociologue], mais projeté hors des consciences qui l'éprouvent, et objectivé [le substantif « objectivité » dans l'édition des PUF, p. 327, semble une coquille]. Pour s'objectiver, il se fixe sur un point qui devient ainsi sacré ; mais tout objet peut jouer ce rôle. [...] Le caractère sacré que revêt une chose n'est donc pas impliqué dans les propriétés intrinsèques de celle-ci [en effet les propriétés intrinsèques sont celles de l'objet] : il y est surajouté. Le monde du religieux n'est pas un aspect particulier de la nature empirique : il y est superposé. [FE, Liv. II, Chap. VI, Par. IV]
Ainsi le corps du Christ (qui identifie la chose sacrée) est-il surajouté à l'espèce objective du pain. Les théologiens chrétiens distinguent ainsi la chose sacramentelle (res sacramentum, dans nos termes : l'objet) du mystère de la chose (mysterium rei, dans nos termes : la chose identifiée par le sujet, ou si l'on veut, le signifié au sujet). A aucun moment, ça ne les empêche de dire : il y a présence réelle du Christ. (Le réformateur Zwingli a voulu tenir que le pain était « symbole » du corps, et ça c'est réglé au couteau. Mais cela veut dire, pour nous, la même chose.)
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En ce sens le sacré n'est jamais le merveilleux : les espèces sacramentelles restent de l'eau, du pain, du vin, etc. Le mât totémique reste du bois, les galets totémiques de la pierre. Supposez qu'une statue de la vierge, faite en marbre de Carrare, pleure des larmes de sang. Le sacré y perd ses propriétés intrinsèques et vous avez à faire à un miracle. Les miracles fatiguent l'Eglise (je parle de la catholique-romaine, qui est spécialisée) : il faut les homologuer, ce qui est une démarche coûteuse en temps et en experts. Mais ensuite : le récit du miracle, ses monumenta divers (baignoires, grotte, reliques, images pieuses) deviennent l'appareillage objectif de la chose, qui enfin rentre dans l'ordre et la monotonie objective ou sacramentelle qui convient aux religions durables. Pascal veut qu'on croie les miracles, soit, mais il ne demande pas qu'on les voie. Les seules institutions durables des miracles ou du merveilleux, à cause essentiellement des propriétés techniques de l'image animée, du cinématographe, sont Hollywood ou Bollywood. (La mer Rouge se retire dans les films de Cecil B. DeMile. Mais le cinéma comme art ne mange pas de ce pain-là. Ainsi, la résurrection n'existe que hors-champ dans un film de Dreyer. Quant à Bresson, le dernier cinéaste de l'art chrétien, il rend l'image monotone par la nécessité même du sacré ; en bon protestant, il récuse le théâtre et l'incarnation outrancière des acteurs : la grâce n'advient que dans la bande son, et le plus souvent par l'objectivité musicale.)
Plus gravement encore, et Durkheim s'en rend très bien compte : la nécessaire dimension objective ou objectale du sacré, impose que la chose ne soit accessible que par le médium d'une matière profane. Le pain, l'eau dans la vasque, le texte, ne sont distinguables que comme artéfacts profanes. Le sacré qui s'y surajoute ne peut s'y loger que par une opération de sacralisation. On dira donc qu'il n'y a pas de sacré, mais des processus de sacralisation de matières profanes ouvrées.
Tout le processus mental consiste donc à tenir la dualité de la chose et de l'objet, pour en inférer l'un, l'unité opératoire du sacré : que la chose, sous certaines conditions, et à des moments choisis, se donne enfin par la médiation de l'objet. D'un côté la distinction doit être posée, sans quoi rien n'est possible ; de l'autre, il faut la surmonter dans une opération, par un acte de la pensée et du corps. La croyance n'est pas opinion, elle est acte. Le deux doit passer à l'un sans solution de continuïté c'est-à-dire sans rupture de plan, tout en restant deux.
Ce double bind n'a rien d'insurmontable. Un objet d'artisanat et de mathématiques le représente assez bien, et Lacan y a vu une grande métaphore de nombreux processus subjectifs. C'est la bande de Möbius, dont les caractéristiques sont les suivantes : les surfaces sont évidemment toujours distinctes à tout moment du parcours de la boucle ; le parcours de la boucle permet de passer sans rupture de plan d'une surface à l'autre. Il a fallu « tordre » les surfaces pour les rendre non-orientables. L'institution religieuse est cet opérateur de torsion.
Puisque vous avez été sages, vous aurez droit à une image :
Le sacré est le processus humain d'aliénation aux symboles le plus caractéristique, et sans doute le plus ancien. Il révèle tous les mécanismes de l'animal symbolique, celui qui ne peut toucher les choses que par les représentations signifiantes. Car supposons, si cela était seulement en son pouvoir, qu'il choisisse les choses sans les représentations : il perdrait et les choses et les représentations, pour devenir comme dit Bataille « de l'eau dans l'eau ». De même que, dans l'alternative « la bourse ou la vie », une fois qu'elle est posée, l'on ne saurait choisir la bourse sans perdre immédiatement et la bourse et la vie, de même il n'est au pouvoir de personne d'accéder aux êtres et aux choses sans relation symbolique d'objet. Vivra-t-on sans la bourse ? Sans doute, et il faudra s'y faire : l'être-chose se manifestera alors dans son manque, et instituera la vie sous les espèces du désir. L'homme religieux sait qu'il n'atteint à l'être-chose qui le fonde que par l'interminable itinéraire des objets. Cette insatisfaction de structure est l'argument du désir religieux.
Reste l'être. Car il reste toujours, lui. Nous verrons que l'objectivation qui l'instaure dans une configuration de manque, s'accompagne d'une identification, qui en est le discours, littéralement la théologie. Non l'être, dit Lacan, mais le parlêtre. Car, comme le dit le perroquet Laverdure au bipède sans plumes qui l'accoste dans la grande phénoménologie de l'Esprit de Paris (Zazie dans le métro) : tu causes, tu causes, c'est tout ce que tu sais faire.
09:45 Publié dans Blog-polycop, Durkheim | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Durkheim, Lacan, Pascal, Bataille, Dreyer, Bresson, religion









