01.01.2007

Clausewitz 2 – La guerre, définition

Une définition n'a de sens qu'à préparer un concept. Et un concept n'a d'intérêt qu'à ouvrir au réel.

Comme théoricien, Clausewitz restera toujours ambigü : tantôt il veut ramener la guerre à des « principes philosophiques », tantôt il laisse la question du sens de la guerre, non sans mépris, « aux philosophes » ; à tel « moment-page » du traité, il ambitionne un système de la guerre, à d'autres moments, il entend se limiter au brillant de la maxime. Il aime Montesquieu, l'homme qui sait être long et bref. D'un côté il veut la Wissenschaft, et toute pensée est architectonique, de l'autre il ambitionne le « coup d'oeil » (en français dans le texte), et la pensée se fait rhapsodique, coup d'éclat, aphorisme. Un peu comme Deleuze remarquait qu'il y avait deux lignes d'écriture dans l'Ethique de Spinoza : le flux clair et océanique de la déduction, le flux haletant et volcanique des scolies.

Au croisement des deux lignes chez Clausewitz, il y a une sorte d'« appartement-témoin » pour un gigantesque chantier inachevé : de sorte que le témoin se présente comme l'enregistrement in nucleo du système, mais enregistrement provisoire. (Il s'agit du seul premier chapitre du premier livre, chapitre dans lequel on pourrait distinguer au moins trois strates de bilan de l'oeuvre en progrès.) « Ici, dit-il, plus que partout ailleurs, la partie doit être considérée avec le tout ». Un nucleus fractal* de tout le reste. Mais attention toutefois, vous pourriez vous appuyer contre un mur qui n'existe pas encore, et votre oeil buter sur une poutre.

La définition comporte trois enjeux. Elle désigne une structure, elle classe le phénomène, et elle délimite le domaine.

Structure. La guerre peut-être représentée comme un duel (Zweikampf). Nos sommes d'emblée dans le point pré-conceptuel de la définition. Les sujets antagonistes sont tels qu'aucun tiers-terme, aucune loi ne les précèdent. On apprendra deux paragraphes plus tard qu'ils se donnent la loi réciproquement, qu'ils sont simultanément maîtres et esclaves l'un de l'autre, qu'il n'y a de limite à l'action de l'un que l'action de l'autre. On pense tout de suite que c'est un cas particulier de la relation anthropologique : confrontation des puissances sans lois ni rites, qui se métaphorise si facilement dans l'amour et la séduction**, où les sujets n'ont d'autre loi que celle de l'autre, au rebours de l'échange matrimonial, ou du couple, toujours visité par le tiers-terme de son image ou de sa socialité.

Classement. La guerre est un acte de violence destiné à contraindre notre adversaire à remplir notre volonté. Parmi tous les actes (juridiques, moraux, diplomatiques, rhétoriques, etc.) par lequel un sujet veut contraindre un autre à quelque chose = x (je veux l'Alsace-Lorraine, je veux mon éternelle 19ème province, je veux récupérer la Belle-Hélène, je veux le monde, je veux mon pré, je veux que tu m'obéisses, j'hésite entre sauver la belle et sauver mon frère, ou pire et inexpiable : je veux que tu m'aimes), la guerre est ainsi classée dans le genre prochain des relations de volontés agonistes par la différence spécifique du moyen : la violence physique.

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Délimitation. Que les hommes n'obtiennent sérieusement ce qu'ils veulent le plus souvent que par la violence, c'est déjà dans Machiavel. Les autres moyens existent, mais celui-là est décisif si l'on peut dire. Clausewitz, grand lecteur de Machiavel, ne s'en contente pas. Il dit : il faut différencier la fin, le problème de savoir comment un sujet vaincu nous concède l'objet de notre volonté (et ça n'est pas si évident), du but ou de l'objectif prochain du moyen de violence : faire en sorte que l'adversaire soit privé de la même ressource. La violence physique comme moyen a donc pour objet immédiat (le but, l'objectif, das Ziel) d'empêcher l'adversaire de nous opposer ses armes. La fin (der Zweck) n'appartient pas au domaine de la guerre, mais à celui qu'on appellera paresseusement « politique » (terme qui n'appartient à la théorie de Clausewitz qu'à titre de condition). Ainsi donc le but (Ziel) représente (vertritt) la fin (Zweck) et la refoule (verdrängt) dans un domaine qui n'appartient pas à celui de la guerre. Les protagonistes les sont au titre des fins, les antagonistes au titre des moyens. Et le « but » du moyen (rendre l'adversaire incapable de se défendre, wehrlos machen), est simultanément le moyen le plus proche de la fin.

La complexité-Clausewitz commence là. Rendre l'ennemi hors d'état de se défendre, c'est un art invariable, transhistorique, celui de la guerre (avec flèches ou missiles) ; le soumettre à notre volonté, c'est une pratique de la politique. Or la politique renvoie à des singularités historiques incomparables. Le commentaire clausewitzien (en général universitaire) s'étrangle dans ce nouage. Il oublie que Clausewitz n'apporte qu'un brin du noeud : il oublie la simplicité-Clausewitz.

 

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(*)

Il est fâcheux que ce soit seulement après avoir passé bien du temps, guidé par une idée cachée en nous, à rassembler rhapsodiquement, comme des matériaux de construction, maintes connaissances s'y rapportant, et même après les avoir pendant longtemps composées techniquement, que nous sommes enfin à même de voir l'idée sous un meilleur jour et de concevoir architectoniquement le plan d'un tout selon les fins de la raison. On dirait que les systèmes se forment, comme les vers, par une génération équivoque : ils naissent de la simple conjonction de concepts assemblés ; d'abord tronqués, ils se complètent avec le temps ; et pourtant leur ensemble avait son schème, à titre de germe original, dans la raison qui ne fait que se développer.

Kant, Critique de la raison pure, A 834.

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LETTRE X

LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT

Me boudez-vous, Vicomte ? ou bien êtes-vous mort ? ou, ce qui y ressemblerait beaucoup, ne vivez-vous plus que pour votre Présidente ? Cette femme, qui vous a rendu les illusions de la jeunesse, vous en rendra bientôt aussi les ridicules préjugés. Déjà vous voilà timide et esclave ; autant vaudrait être amoureux. Vous renoncez à vos heureuses témérités. Vous voilà donc vous conduisant sans principes, et donnant tout au hasard, ou plutôt au caprice. Ne vous souvient-il plus que l'Amour est, comme la médecine, seulement l'art d'aider la Nature ? Vous voyez que je vous bats avec vos armes : mais je n'en prendrai pas d'orgueil; car c'est bien battre un homme à terre. Il faut qu'elle se donne , me dites-vous : eh! sans doute, il le faut ; aussi se donnera-t-elle comme les autres, avec cette différence que ce sera de mauvaise grâce. Mais, pour qu'elle finisse par se donner, le vrai moyen est de commencer par la prendre. Que cette ridicule distinction est bien un vrai déraisonnement de l'Amour ! Je dis l'Amour ; car vous êtes amoureux. Vous parler autrement, ce serait vous trahir ; ce serait vous cacher votre mal. Dites-moi donc, amant langoureux, ces femmes que vous avez eues, croyez- vous les avoir violées ? Mais, quelque envie qu'on ait de se donner, quelque pressée que l'on en soit, encore faut-il un prétexte ; et y en a-t-il de plus commode pour nous, que celui qui nous donne l'air de céder à la force ? Pour moi, je l'avoue, une des choses qui me flattent le plus, est une attaque vive et bien faite, où tout se succède avec ordre quoique avec rapidité ; qui ne nous met jamais dans ce pénible embarras de réparer nous-mêmes une gaucherie dont au contraire nous aurions dû profiter ; qui sait garder l'air de la violence jusque dans les choses que nous accordons, et flatter avec adresse nos deux passions favorites, la gloire de la défense et le plaisir de la défaite. Je conviens que ce talent, plus rare que l'on ne croit, m'a toujours fait plaisir, même alors qu'il ne m'a pas séduite, et que quelquefois il m'est arrivé de me rendre, uniquement comme récompense. Telle dans nos anciens Tournois, la Beauté donnait le prix de la valeur et de l'adresse.

 
Laclos, Les liaisons dangereuses. 

11.12.2006

Clausewitz 1a : Emmanuel Terray au séminaire général

Après la seconde guerre mondiale, il y a eu deux auteurs pour acclimater Clausewitz de ce côté-ci du Rhin,  en sociologie ou en anthropologie, Raymond Aron (Penser la guerre - Clausewitz) puis Emmanuel Terray (Clausewitz, voir "la liseuse", à gauche).

Nous accueillons le second, jeudi 14 décembre 2006 au séminaire général, 15 h, D 008.

Aucun "niveau" n'est requis, aucune inscription particulière : c'est un séminaire public. Même les sans-papiers sont admis, et pour une bonne raison : on ne vérifiera pas les papiers.

C'est vous dire. 

09.11.2006

Clausewitz 0 : Réduction de la métaphore stratégique

Dans le séminaire précédent (enfin il commence !), on s'est borné à présenter notre intitulé, et en particulier nos quatre propositions d'orientation. Plus exactement, nous avons commencé, à titre purement introductif, de faire résonner la première proposition (il faut penser la guerre) sur les trois autres.

Nous avons alors reconnu un vice de l'époque, qui, depuis la seconde guerre mondiale, consiste en une extension généralisée de la métaphore stratégique. D'une part, tout ce que Weber appelait le rationnel selon une fin (zweckrationnal), est réputé "stratégique", même quand on va faire ses courses (Habermas combinera ainsi l'agir stratégique et l'agir communicationnel). D'autre part le champ de la guerre devient indistinct : opération internationale de police, intoxication publicitaire-armée, et, évidemment, le sacro-saint terrorisme. (Méchant dans certains cas, j'en conviens.) Il n'y a plus de guerre dit-on, mais des "états de violence" (cf. "la liseuse", Frédéric Gros).

On tentera de montrer aujourd'hui qu'une théorie (3ème proposition) de l'art (2ème proposition) n'est possible qu'à la condition négative d'une restriction de la métaphore stratégique. Voilà un chemin difficile. Mais il y a une condition positive, quoiqu'ascétique : remettre la pensée - Clausewitz pas morte, ni même moribonde (4ème proposition), dans notre temps.

Et on peut l'y mettre puisqu'elle est transhitorique, transpolitique, transséquentielle. Eternelle au sens grec, c'est-à-dire établie dans le toujours-du-temps.